C'était un samedi orageux du mois de septembre. J'étais rentrée chez moi, tard dans la nuit, ma mère, mon frère et sa fiancée étaient encore attablés. Les mégots de cigarettes débordaient du cendrier, les bouteilles de vin et leurs sourires niais les avaient trahis. J'allais monter dans ma chambre, lorsque je fus coupée dans mon élan. A ma grande surprise, mon demi-frère voulu s'entretenir avec moi, c'était surement une conséquence naturelle de la quantité d'alcool qui devait inonder ses veines. Réticente, je finis par céder et après tout j'entrevoyais très vite les limites de la conversation, je m'assis à table avec eux. Ce fut d'ailleurs il me semble la première fois qu'il me donna tant d'importance. Je dois le reconnaitre, j'en fus flattée. Lui qui dès ma naissance avait aigrement déclaré qu'il ne me considererait jamais comme sa soeur semblait s'être assagi avec le temps. Sa repentance paraissait être de toute probité, ça sentait la faiblesse de la sincérité. Il me tint un discours nourri par le remords, conforté par la force des années. Dès l'abord, il insista avec langueur sur l'idée de liberté. Ma première réaction, c'était de la stupeur, son aptitude à énoncer des propos, à les déployer et à les enrichir d'exemples fondés, le tout avec une lucidité impressionante qui détonnait avec son état d'ébriété. Il me confessa avec un charmant cynisme, qu'il était resté dans l'ombre, littéralement écrasé par l'aura et le charisme paternel, il voulait m'éviter le même gachis, car depuis que j'avais obtenu de brillantes notes au baccalauréat, il me considérait tout autrement. Je parvenais à établir un véritable synchronisme avec lui, je ressentais sa douleur, mais j'étais impuissante à panser ses plaies. Nous en arrivions aux memes conclusions, notre père était d'un égoisme hors normes. Il régissait nos vies, appuyé par mille stratagèmes, l'abondance et la manipulation. Mais c'était sa façon de témoigner de son amour. Désarmé, mon frère en avait gardé une certaine fragilité qui, cumulée avec le choc psychologique qu'il avait subit dans sa jeunesse, l'avait tout droit mené à expérimenter avec empirisme, la quasi intégralité des anti-dépresseurs. A présent que mon frère s'était libéré, certes bien trop tard, de son emprise, c'était à mon tour de me débattre. Noyée par la dichotomie qu'impliquait d'une part, ma profonde admiration pour mon père, et de l'autre mon souci du réalisme, j'acquiessais en silence ses propos tristement véridiques.
L'intensité de la conversation m'étonnait car généralement nous nous en tenions à de simples banalités . C'est ce même soir que l'on me parla des circonstances de la mort de mon grand père paternel. Je ne l'avais jamais connu, on ne m'avait jamais parlé de lui, je pouvais tout juste mettre un nom sur une photo en noir et blanc, in fine, il représentait en quelque sorte la figure de l'interdit. Ce n'était pas faute d'avoir essayé d'aborder le sujet avec mon père, il l'esquivait de manière catégorique. A posteriori, et non sans peine, mon frère me mit au fait des événements. Il s'était suicidé dans sa chambre, après plusieurs tentatives. Il était probable que ce soit lié à des ennuis financiers, à la déchéance de sa fille et certainement à bien d'autres raisons subsidiaires qui ont pu le conforter à prendre une décision si absolue. Elle non plus d'ailleurs, je ne la connaissais pas. Lorsque je cherchais à évoquer son sujet, je les voyais blémir, l'effroi gagnait subitement leurs visages. Droguée et folle, elle s'était enfermée dans une dépendance qu'elle trainait encore aujourd'hui. Sa vie était un enfer, elle maltraitait son fils et cela faisait plus de vingt ans qu'elle sombrait dans une clinique. Il était plus de trois heures du matin, la discussion avait été prenante et constructive. Ma curiosité en était rassasiée, je comprenais mieux à présent mes tendances excessives, mes colères exacerbées et la complexité de mes inhibitions.
